Le devoir : une question d’habitude ?

DSC09743Je récupère vos copies dans 2 heures. Oui je sais, ça ressemble à un sujet de philo, je dois être influencée par les jeunes en plein BAC blanc que je côtoie. Trêve de plaisanteries, pourquoi ce titre ? La faute à Enken, pardi !

Histoire belge

C’était un jour de février en pleine forêt. La bestiole gambadait comme à son habitude librement devant moi, un bâton dans la gueule. Il a toujours un bâton dans la gueule, et ne l’abandonne jamais au cours de la balade. C’est son truc, son truc de belge lol.
Sauf que ce jour-là, il l’a lâché, enfin plutôt déposé là où il était pour revenir tranquillement se mettre au pied. Mais moi j’avais rien demandé ! Me vla donc en train de le prendre pour un fou.  « Bah alors qu’est-ce qui te prends ? Ca va pas ta tête ? Va chercher ton bâton. Allez va jouer ». Il me regarde genre pas persuadé du tout, genre t’es sûre, sûre, sûre, et finis par se rediriger vers son bout de bois. La queue remue, mais il se précipite pas comme sait si bien le faire tout belge qui se respecte. Un « t’es couillon » plus loin, je reprends le cours de la balade en l’ignorant.

C’est là que je tombe sur THE jogger, tout de fluo vêtu, à l’arrêt, hésitant à continuer sa course avec mon chien sur le chemin (je suis même prête à parier qu’il respire plus tant il a l’air stressé). Argh, il était derrière le virage, normalement j’anticipe mais là je l’avais pas vu. Je rappelle le chien, l’attache pour rassurer le monsieur (même si Enken l’ignore royalement), m’excuse et le laisse passer. Mea culpa Enken, t’es pas couillon, t’avais même raison, bonne initiative, brave bête !

Arf ! Qu’on se sent idiote quand notre propre chien connaît mieux nos règles que nous.

Qu’une question d’habitude ?

Enfin règle, ça n’a jamais été enseigné comme une règle, c’est juste une habitude. Depuis tout petit, chaque fois qu’on croise quelqu’un sur le chemin, je rappelle et laisse passer. C’est tellement normal pour lui qu’il n’imagine même pas faire autrement. Tellement normal qu’il va obéir à la règle même quand je demande rien.

Ce n’était qu’un jour de février parmi tant d’autres, mais en rentrant chez moi, je me suis demandée si finalement le devoir, ce truc impératif et inconditionnel, n’était pas parfois qu’une question d’habitude. Je n’ai pas la réponse mais ça suppose alors qu’on a intérêt à être sacrément cohérent, nous les maîtres. Une habitude ne se créée que dans la répétition, si c’est un jour rose, un jour jaune, difficile de s’y retrouver !

La généralisation de l’obéissance aux ordres sur un ordre renforcé malgré moi ?

Je vous vois venir (parce que je suis venue avant vous sur cette piste). Et si c’était qu’un apprentissage comme un autre ? Y’a sûrement de ça aussi, le jogger n’est qu’un ordre contextuel auquel je l’ai conditionné à répondre en stoppant sa balade pour revenir à moi. Ca supposerait une récompense pour bien fixer le comportement. Le hic c’est que ce n’est pas un comportement que j’ai renforcé en soi via une récompense, souvent il n’obtient rien à le faire, à part être libéré pour continuer la balade quand le monsieur est passé. Je vous l’accorde, le rappel lui a été travaillé en tant qu’ordre suprême et fortement récompensé dans plein de situations. Mais je n’ai jamais bossé la séquence (croisement d’un mec sur le chemin =  je reviens) en tant que telle. Il s’y est pourtant conditionné au fil des années.  Ou c’est peut-être juste l’habitude d’obéir qui se transpose, il a l’habitude qu’une récompense puisse tomber pour un bon comportement et l’espère même quand ça n’arrive jamais, il a l’habitude qu’un ordre soit un ordre et de ne pas avoir d’autres choix que d’y répondre. Là aussi je ne sais pas. Ca me conforte juste dans l’idée de ne jamais émousser « ce qu’est et doit être un ordre » dans la tête de mes chiens, même si c’est un ordre ridicule dont je me fiche finalement de l’exécution ou non.

Alors c’est quoi au final qui fabrique cette notion de devoir chez nos chiens ?

En écrivant cet article, je me suis retrouvée à lire des sites philosophiques abordant cette notion de devoir. L’un d’eux évoquait l’exemple du commerçant qui rend la monnaie. Est-ce son devoir, l’obligation morale, qui le pousse à être honnête ? Est-ce la peur de la sanction, de la loi ? Est-ce la recherche d’un bénéfice pour lui-même comme celle d’une bonne réputation auprès de sa clientèle pour faire prospérer son commerce ? Est-ce juste l’habitude de rendre la monnaie sans se poser de question ? Difficile de cerner les choses tant tout s’imbrique.

Il faut évidemment se prémunir de tout anthropomorphisme. Mais sans le savoir en ce jour banal de février, Enken m’a renvoyé aux mêmes questionnements. Qu’est-ce que le devoir chez mon chien ?  Une acceptation de la hiérarchie, de l’habitude, une recherche de récompense, une peur de la sanction ? Sûrement un peu de tout même si les ingrédients ou leurs proportions doivent varier en fonction des courants de pensées.

DSC03882Devoir et libertés

Encore un sujet de philo ça ! Mais je trouvais intéressant d’y confronter nos pratiques canines, à une époque où les notions de devoir, d’obligation d’obéir deviennent parfois des gros mots à ne surtout pas prononcer sous peine d’être diabolisé. Bouh les méchants, obliger un chien à obéir en toutes circonstances !

Le mot « devoir » fait peur, ça nous renvoie à l’idée de contrainte, d’être forcé à. Et bien vous auriez déjà dû suivre un peu mieux vos cours de philo car c’est pas du tout ça niark. Le devoir est une obligation, pas une contrainte. On ne peut pas se soustraire à la contrainte, alors qu’avec le devoir, l’obligation, on a le choix, la possibilité de désobéir, notre action est d’une certaine manière libre et volontaire. Il n’y a pas d’obligation sans exercice de la liberté.

Dans l’histoire belge d’Enken et son jogger, même si j’avais vu notre coureur fluo et rappelé la bête,  il était libre de continuer à se promener avec son bâton, libre de ne pas revenir. Si nous avions été dans le cadre de la contrainte, nous aurions pu imaginer la même scène avec le chien en longe, ne pouvant alors aucunement se soustraire au rappel. Je ne dis pas que l’acquisition du devoir se fait nécessairement sans aucune contrainte (au contraire une longe des fois c’est pratique, fermer la main qui tient la friandise dans l’apprentissage du laisse, fermer la porte de la varikennel quand le chiot essaie de descendre de voiture avant l’ordre aussi) mais à terme, il n’existe que si le chien a la possibilité de désobéir et pourtant obéit, que si le chien est « libre » de son choix.

Le devoir ne me sert qu’à une chose, donner plus de libertés à mes chiens. Quel bonheur pour moi et plaisir pour eux de pouvoir se balader en forêt pendant des heures sans être attachés, sans craindre qu’ils se sauvent ou partent derrière un gibier. Ça vaut bien l’apprentissage d’une tite dose de devoir, je trouve. Oui sur le papier le devoir comme ça, ça a pas l’air glamour, ça fait un peu esclave forcé d’obéir, mais c’est paradoxalement tout l’inverse. Je reste persuadée que mes chiens sont bien plus libres que beaucoup de chiens à qui on laisse tout faire.

Devoir et maitrise de soi

D’ailleurs, histoire d’en rajouter une couche question devoir et liberté. Oui, le devoir suppose parfois de contrarier nos désirs individuels, de ne pas être simplement soumis à nos pulsions. Il nous oblige à la maîtrise de soi.

C’est la définition même du devoir qu’on cherche chez nos cabots, leur capacité à obéir en toutes circonstances, même si la motivation a disparue, même s’ils ont peur (instinct de survie), même si y’a une femelle en chaleur dans le coin (instinct de reproduction), même si y’a un chat qu’ils rêvent de se faire au petit déj pour les narguer (instinct de prédation).

Ca travaille forcément leur maitrise de soi et c’est encore plus de libertés au quotidien. Bosser sa capacité à maitriser son instinct de prédation face à un homme d’attaque, c’est déjà lui permettre de l’exprimer dans un sport de saisie (privilège canin que d’avoir le droit de mordre trois fois par semaine qui n’est pas donné à tous les 4 pattes xD), c’est la liberté en forêt malgré la tentation du gibier. Sa capacité à se maîtriser face à la nourriture, c’est la possibilité d’être avec moi quand je prends mon petit-déj et d’avoir droit de temps en temps à un bout de tartine parce que ça ne devient pas une prise de tête avec un chien obsédé par la nourriture. C’est le droit de venir faire les courses avec moi, car je sais qu’il peut rester dans la voiture ensuite avec les paquets sans voler la nourriture qu’ils contiennent. Se maîtriser chez le véto et continuer à ne pas bouger même si la piqûre est désagréable et fait mal, c’est pouvoir être plus facilement soigné, sans muselière, sans anesthésie à répétition.

Finalement c’est glamour le devoir !

4 réflexions au sujet de « Le devoir : une question d’habitude ? »

  1. Je retrouve vos articles avec plaisir (même si j’ai un peu de retard)
    ceux sur les positions et le refus d’appât m’ont beaucoup aidé, encore, encore !
    Gratouilles à vos poilus (;

  2. Je découvre votre blog si rafraîchissant et tout à fait dans ma façon de penser.
    Adepte du clicker je reste une martienne avec ma punition négative surtout qui gonfle pas mal de gens qui n’ont pas de patience
    mes chiens m’ont appris à etre meilleure , je parle surtout en matière de personnalité ,je ne suis pas championne , mais je me fais plaisir avec mes BA et teckels.
    Sincèrement j’aimerai mieux vous découvrir et encore des pages pour vous lire et voir vos aventures avec votre belge 😉
    Au cas ou j’ai une page FB et seuls mes loups en sont les principaux acteurs.
    au plaisir de se connaitre
    Laurence
    ( contacter moi svp , une question à vous poser , merci )

  3. Bonjour,
    Je vais bientôt avoir mon 6ème chien. Cette fois ci j’ai décidé d’utiliser des méthodes éducatives moins « classiques ». c’est en cherchant sur la toile que j’ai fini par découvrir votre blog. Je suis admiratif de l’enseignement que vous diffusez, tant pour le fond que pour la forme, vous avez une liberté de ton et un humour particulièrement réjouissant. Merci pour tous ces conseils et votre bonne humeur. Continuez, j’attend le prochain article avec impatience.

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